Camrène 5


Nous y voilà, la nuit est là, le 30 Décembre galope. Te souviens-tu ?

– je me souviens d’une nuit trop sombre, il y a 15 ans. Une nuit empreinte de peur et de mystère, une nuit trop froide. Oui, je me souviens de tout. Ce que je faisais, qui était là, ce que j’écoutais à la radio, tout. Strictement tout. Je n’ai oublié que moi-même. Et ce que j’ai laissé derrière moi cette nuit-là. Je me souviens surtout de toi.

Je suis né du brouillard.

– tu es né de l’apogée

Je l’ai entendue rodée.

– la Bête rôdait. J’avais son nom, elle devait me trouver. Son ombre dans chaque coin sombre. Son pas dans chaque craquement. Son grognement dans le bruit du vent. Elle veillait, elle tournait. Je ne dormais pas encore. C’est cette nuit-là qu’elle fut la plus forte, qu’elle me prit en tenaille.

Je l’ai rencontrée, sous ses formes les plus abjectes. Dans tes textes, dans tes dessins dans tes rêves. La Bête était là, tapie, elle n’existe pas vraiment

– nul besoin de crocs pour me dévorer. Elle était l’ombre de mon enfance dorée. Maintes fois, j’ai ressenti son souffle dans mon cou, je l’ai entendue murmurer mon nom en pleine nuit, dans mon oreille et lorsque j’ouvrais les yeux, il n’y avait que le vide dans le bazar de ma chambre, le calme vibrant d’une maison endormi. Mon corps tendu. Tendu. Elle était là, sur un autre plan de l’existence, transcendant les apparences. Elle était là, elle souriait, elle attendait. La Bête était terrible. Elle est née comme toi, il lui a fallu des années pour croître, et cette nuit là, je la devinais en toute chose. C’était la semaine de la mort. Plus de 300 milles personnes, englouties dans les flots. Issue de nos jeux d’enfants, elle avait commencé par me faire blêmir et sursauter, puis dévorer mes nuits, et, petit à petit, sans cesse plus forte, sans cesse plus présente, elle habitait chaque ombre, chaque instant de solitude. Elle nous été chère, la Bête. Chère comme une aventure, chère comme un jeu de piste, chère à en prendre chair. Elle était son reflet. Celui d’un enfant qui se torture et torture les autres.

Tu ne lui as jamais parlé de moi, je suis la première aventure que tu as vécu sans lui. Première aventure sans La Bête. Sans la terrible responsabilité d’être le seul à connaître son existence.


– je pensais qu’elle nous tuerait. La Bête nous détruirait. Les pires nuits, je croyais en notre fin. En ma propre fin. Je me voyais mort, déchiqueté, emporté au loin. J’ai invoqué des esprits, des fantômes, j’ai chatouillé mes craintes les plus (in)humaines et titillé ma peur du loup, mais rien n’était pire qu’elle. Rien n’était pire que cette nuit. Celle où tu es arrivé. Celle où tu as germé. Je me souviens, quand je me suis réveillé. J’ai su que quelque chose avait changé. Alors, j’ai écrit. J’ai écrit. Jusqu’à formuler ton nom. Cette nuit-là, plus forte que jamais, plus effrayante et prête à m’emporter, la Bête est morte, après 7 ans à me hanter. C’était il y a 15 ans, du 29 au 30 Décembre. J’ai changé d’aventure.

Tu m’as créé

– et je t’ai aimé. Sans m’en rendre compte.

Je n’étais pas seul.

– non.

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