Quitter la ville

Texte du 29 Novembre 2018

“Un jour on quittera notre ville et on s’installera ici, il y a de la vie”
Ma mère n’aspirait qu’à une chose, quitter Paris, son boulot, venir s’installer au calme. Elle avait tendance à idéaliser la campagne, oppressée qu’elle était par les hautes tours, les loyers trop chers et la pollution de la capitale. Je la croyais car, pourquoi aurait-elle eu tort ?
À Paris, les sens sont saturés d’information. L’odeur de pisse, de nourriture, des gaz d’échappement. Le bruit des voitures, des gens, des travaux. La silhouette des immeubles, les piétons en mouvement, les enseignes lumineuses. L’air riche en dioxyde de carbone, la chaleur poisseuse du métro, la promiscuité des passagers. Et l’odeur se mêle au goût, et laisse un goût amer sur la langue. Chaque jour, je déteste les gens de simplement exister. D’être là, en même temps que moi. De prendre ce même espace que je revendique aussi. D’avoir la même aspiration à fuir, mais de suivre le même chemin, dans la crainte d’être déçu par l’idée simpliste et mensongère qu’ils se font du bonheur. Fuir. Pour aller où ?

Orléans

Ma fuite permanente continue donc ici, dans ce nouveau départ, celui qui aura lieu dans quelques jours, vers Orléans. Je quitte la chaleur sous les toits, mon 30m² pour une maisonnette et son petit jardin.

Comme chaque page qui se tourne, il y a l’espoir d’un changement radical.

Je sais pourtant que mes soirées seront les mêmes. Que je retrouverai mon corps trop lourd, que mes matins auront le carcan du dégoût, que je traînerai mes piers, encore et toujours avec cette impression de ne pas être où je le souhaite.

Pourtant…

Pourtant, quand je m’effondrerai, je le ferai dans la fraîcheur de l’herbe humide. Quand j’aurai le pas lourd, j’aurai la brise de la nuit rien que pour moi. Quand ma tête cognera, j’aurai le silence, si lourd parfois, mais toujours reposant.

J’aime le silence, qui m’enlace, me détend, sécurisant.

Je hais le silence, sourd, suintant et sa chape de plomb

Les Glitch eux ils me faisaient peur au début, parce qu’ils sont moches. Pas leur faute, ils ont été créé avec ce qui a été oublié, dans leur coin, sans personne, mais ils apprennent. Ils apprennent et ce qu’ils aiment, par dessus tout, c’est la musique.
C’est comme s’ils étaient apparus tout seuls, je les ai pas créés. Au début ils étaient discret, et c’était pire que tout. Je savais que j’en avais vu passer un, je l’avais aperçu puis il avait disparu, pouf. Donc ça me faisait peur, parce que c’était tout le temps comme ça. J’avais peur qu’ils me sautent dessus en pleine nuit, et qu’ils me bouffent, ou bien qu’ils m’électrocutent parce qu’ils ont l’air d’être électriques. Mais j’ai calmé ma peur, et le soir, j’ai commencé à leur parler, dans le vide, je savais qu’ils m’écoutaient. Je leur racontais des trucs, des histoires, et des fois quand je partais la nuit, j’éteignais ma lampe, et je leur disais “je vous vois pas, vous pouvez venir”.

Peut-être que les Glitch ont peur du clair comme quand j’ai peur du noir ?

J’avais la trouille mais je l’ai fait, trois fois. Un jour, enfin, une nuit, j’ai quitté mon vélo et j’ai marché dans un champ en friche. J’ai entendu bougé et j’ai sursauté, y’avait que la lumière de la lune, et ça va encore parce que parfois y’a même pas ça. J’étais figé, je savais pas si je devais courir, et par où courir parce que j’étais loin de la route. Et c’est là qu’il a chanté, comme avec une voix d’enfant, et je l’ai vu. Car les Glitch, quand ils chantent, ils brillent dans la nuit. Il était tout seul, il a chanté pendant plusieurs minutes, à la fois j’étais content et j’avais peur donc j’avais envie qu’il arrête. Puis il a arrêté. Il a disparu. J’ai couru jusqu’à mon vélo et je suis rentré.
Mais après, la journée, j’avais juste envie de recommencer, j’avais hâte que la nuit tombe, en plus mon père a pété un câble parce que j’étais lent et fatigué. Je lui ai dit d’aller se faire foutre donc j’ai été puni. Mais la nuit, je me suis cassé encore et je suis retourné au champ. Là, j’avais plus peur, parce que j’avais réfléchi. Il voulait pas me tuer, je crois. Parce qu’ils auraient pu le faire avant, alors j’ai chanté un peu aussi, un truc qui ressemblait à sa chanson, ça va je chante pas trop faux. Alors, y’a eu une note, puis deux, puis trois, quatre et je sais pas, mais le chant en friche s’est illuminé tout entier, j’avais presque mal aux yeux, et je les ai compris.
Depuis, c’est eux qui me rassurent la nuit. Parce que j’aime la nuit, la nuit je sors, je vais partout, on me juge pas. La nuit, j’existe pas, même quand j’ai peur, très peur.

On avait bien passé des heures à invoquer quelques esprits. Assis à même le sol, à la lueur tremblotante de nos trois bougies.

“C’est dehors qu’on les entendra le mieux”

À la lisière des bois, là où le vent caressait les feuillages, donnait aux branches des ombres inquiétantes. Leurs silhouettes se découpaient, plus noires que le noir du ciel. Bruissements. Craquements. Frissonnement.

Je voulais partir, je voulais rester. Une bougie a été soufflée

“Ils sont là”

J’ai retenu mon souffle. Ils étaient là, alors on les a interpelés.

“Qui est-ce ? C’est toi, papy ?”

La lune s’est dévoilée, cette nuit-là. Plus blanche que jamais, pas ronde mais presque.

“C’est sa réponse, ça veut dire que c’est lui.”

Mon cœur, je le sentais battre. J’aurais juré que mon tee-shirt se soulevait sur ma poitrine. Mes jambes prêtes à courir, l’air était salée. Au loin, on entendait les vagues et leurs mystères. Qui guettaient pour nous bondir dessus et nous enlever. Elle était tapie là-bas, la bête. Dans les bunkers près de l’eau.

“Un jour, elle sortira. On doit être prêt. C’est pour ça qu’on l’appelle, lui, il sait.”

Il sait ? Pourquoi il saurait ? Juste, il sait. C’était lui, notre lien entre notre monde et l’autre monde. Donc il sait. C’est logique ? Il connaît la bête.

“On y va ?”

Une seule bougie sur les trois étaient encore allumée. Je l’ai prise, on s’est engouffré dans les bois.

“T’as peur ?”

Oui.
La lumière de la lune perçait encore le feuillage. On marchait sur des ombres, des soubresauts. Il menait, il s’est arrêté. Figé.

“C’était quoi ?”

Je n’avais rien entendu.

“On se casse”

Et on a couru.

“On l’a échappée belle !”

J’étais juste content d’être là, sous le halo rassurant des lampadaires. La bête, elle nous aura. Mais pas ce soir-là.

Cette nuit, presque vingt ans plus tard, la maison gémi. Dans le froid de la nuit, je suis sûr d’entendre des bruits de pas, lentement monter l’escalier condamné. Grincement. Craquement. Mon cœur bat. Aux aguets, j’écoute. Elle ne m’aura pas. Pas ce soir-là.

Quel monde léguer ?

On sentait quelques soubresauts. Les murs, lentement, se lézardaient dans la vieille maison.

Je m’en inquiétais, par moment.

“Il faudrait faire quelque chose.”.

Qu’importe, ils tenaient, et j’avais le temps.

Ce n’est qu’aux repas, parfois, qu’on évoquait vaguement l’idée si lointaine du danger.

“Oui, c’est vrai”

Têtes baissées. L’odeur des plats, bruits des couverts.

“On ne peut lutter contre le temps qui passe, il faut aller de l’avant.”

Les discussions reprenaient, et avec eux, les jours de beau temps. Chassée, la boule dans la gorge. Mes yeux ne se posaient plus sur la menace rampante que quand venait le soir et ses quelques insomnies. Dans l’impuissance des nuits, que les paupières closes ne parvenaient à cacher.

Aujourd’hui, la maison s’est écroulée.

Du jour au lendemain. Emportant avec elle mes plus beaux souvenirs, teintés d’innocence, d’enfance.

Hier n’était pas pire qu’avant hier.
En ce jour, pourtant, de sa beauté, sa prestance, de ses bras chaleureux, son toit protecteur, de sa mémoire, ses fantômes, il ne reste qu’un tapis de poussière

De brique rouge et de gris.

Con phie ne ment jour 3

Rien n’avance réellement dans mon travail, c’est normal d’avoir la tête ailleurs. Ici l’ambiance n’est pas morose mais stressée, alors on se contacte entre amis plutôt oubliés, on pense aux uns aux autres, j’espère n’oublier personne, j’espère que personne n’est seul. On parle récession économique mondiale, crash boursier, on craint des réformes sécuritaires 
Je viens de diffuser un message via le SSID de ma box pour inviter les gens à m’envoyer un sms en cas de besoin d’internet

C’est irréel ce qu’il se passe. J’ai peur pour Camille, Anaïs, mamie et les autres personnes à risque. Je songe à celles et ceux qui sont à la rue, la petite dame, Marie, de Palaiseau qui compte sur les passants pour faire ses courses.De notre côté on ne sait pas trop comment procéder pour faire nos courses. Faut-il aller en magasin ? En drive ? Les drives sont vides malheureusement. Ou indisponibles. Il y a ce sentiment qu’on vit une situation inédite. Qui peut-être marquera l’histoire à jamais. Le jour où le monde s’est arrêté. C’est l’impression que ça donne bien que pour moi, les journées de travail continuent comme à l’accoutumée. Il y a en arrière plan ce silence. Le silence. Je suis sorti dans mon jardin, on n’entendait aucune voiture. Seulement le bruit des oiseaux.  Et les réseaux, eux, bouillonnent. C’est un brouhaha continuel, on parle coronavirus, confinement, détresse morale, fatigue et le crash économique qui pointe le bout de son nez et mine de rien nous inquiète peu. Un problème à la fois.Tout cela cohabite mais nous rappelle que les préoccupations de la nature sont parfois bien différentes de celle de l’être humain. Pour la première fois, ce n’est plus sa voix qu’on entend mais celle du vivant. J’ai envie d’être positif et j’aime remarquer ce qu’il y a de différent. Ça ne fait pas de moi quelqu’un de naïf. Je ne pense pas “bien fait pour nous” au contraire.

Je sens le calme avant la tempête, voilà ce qui m’effraie.

Camrène 5


Nous y voilà, la nuit est là, le 30 Décembre galope. Te souviens-tu ?

– je me souviens d’une nuit trop sombre, il y a 15 ans. Une nuit empreinte de peur et de mystère, une nuit trop froide. Oui, je me souviens de tout. Ce que je faisais, qui était là, ce que j’écoutais à la radio, tout. Strictement tout. Je n’ai oublié que moi-même. Et ce que j’ai laissé derrière moi cette nuit-là. Je me souviens surtout de toi.

Je suis né du brouillard.

– tu es né de l’apogée

Je l’ai entendue rodée.

– la Bête rôdait. J’avais son nom, elle devait me trouver. Son ombre dans chaque coin sombre. Son pas dans chaque craquement. Son grognement dans le bruit du vent. Elle veillait, elle tournait. Je ne dormais pas encore. C’est cette nuit-là qu’elle fut la plus forte, qu’elle me prit en tenaille.

Je l’ai rencontrée, sous ses formes les plus abjectes. Dans tes textes, dans tes dessins dans tes rêves. La Bête était là, tapie, elle n’existe pas vraiment

– nul besoin de crocs pour me dévorer. Elle était l’ombre de mon enfance dorée. Maintes fois, j’ai ressenti son souffle dans mon cou, je l’ai entendue murmurer mon nom en pleine nuit, dans mon oreille et lorsque j’ouvrais les yeux, il n’y avait que le vide dans le bazar de ma chambre, le calme vibrant d’une maison endormi. Mon corps tendu. Tendu. Elle était là, sur un autre plan de l’existence, transcendant les apparences. Elle était là, elle souriait, elle attendait. La Bête était terrible. Elle est née comme toi, il lui a fallu des années pour croître, et cette nuit là, je la devinais en toute chose. C’était la semaine de la mort. Plus de 300 milles personnes, englouties dans les flots. Issue de nos jeux d’enfants, elle avait commencé par me faire blêmir et sursauter, puis dévorer mes nuits, et, petit à petit, sans cesse plus forte, sans cesse plus présente, elle habitait chaque ombre, chaque instant de solitude. Elle nous été chère, la Bête. Chère comme une aventure, chère comme un jeu de piste, chère à en prendre chair. Elle était son reflet. Celui d’un enfant qui se torture et torture les autres.

Tu ne lui as jamais parlé de moi, je suis la première aventure que tu as vécu sans lui. Première aventure sans La Bête. Sans la terrible responsabilité d’être le seul à connaître son existence.


– je pensais qu’elle nous tuerait. La Bête nous détruirait. Les pires nuits, je croyais en notre fin. En ma propre fin. Je me voyais mort, déchiqueté, emporté au loin. J’ai invoqué des esprits, des fantômes, j’ai chatouillé mes craintes les plus (in)humaines et titillé ma peur du loup, mais rien n’était pire qu’elle. Rien n’était pire que cette nuit. Celle où tu es arrivé. Celle où tu as germé. Je me souviens, quand je me suis réveillé. J’ai su que quelque chose avait changé. Alors, j’ai écrit. J’ai écrit. Jusqu’à formuler ton nom. Cette nuit-là, plus forte que jamais, plus effrayante et prête à m’emporter, la Bête est morte, après 7 ans à me hanter. C’était il y a 15 ans, du 29 au 30 Décembre. J’ai changé d’aventure.

Tu m’as créé

– et je t’ai aimé. Sans m’en rendre compte.

Je n’étais pas seul.

– non.

Camrène 4

Je ne comprends pas l’envie de mourir

  • je ne comprends que l’envie de quitter son corps et de s’abstraire de tout. Se reposer, finalement, pour penser à autre chose que soi. On est comme deux vieux amis maintenant. Je n’ai jamais su le rôle que tu occupais. Celui du bon, du mauvais. Tu occupais mon esprit, mon espoir d’échapper un jour à la torpeur du quotidien

Je me souviens quand tu marchais, pied traînant vers ton collège. Quand ton père te proposais de t’amener, que tu refusais juste pour me voir, continuer de me côtoyer, dans l’espoir qu’un jour, un moi tangible charnel et bien réel viendrait t’enlever. L’espoir qu’un jour je te dirai “tu as raison, il existe bien plus que cela”

  • bien plus pour tout horizon, que celui des cours et plus tard du travail, quand je renouvelle 14 ans plus tard ces mêmes chemins qui se ressemblent. Le décors change mais l’action reste la même. Je traîne des pieds en espérant que l’on vienne me chercher. Pourquoi n’es-tu pas venu ?

Je n’étais là que pour ces horizons. L’horizon existe, moi, pas, pas en tant que tel. J’existe comme une pensée, je suis furtif je disparais quand tu m’oublies, mais je ne pourrai t’apporter que l’envie à toi aussi d’ouvrir tes ailes, c’est bien comme ça que tu m’imaginais. Naïvement. J’étais le phœnix dont tu tires aujourd’hui ton nom de plume. J’étais, ce terme mystérieux que tu avais inventé, ton ujjp, la récurrence de tes pensées et l’assurance d’un jour en finir avec tout ça. Et toi, tu n’as pas changé.

  • tu as raison, je n’ai pas changé, je reste fait du même bois et j’ai peur parfois de me contenter d’hier et de demain. Quand je dis “tu me manques” c’est ton mystère qui me manque, ton adrénaline qui me manque, quand je croyais, dur comme fer, que ce monde était faux. Je ne m’ennuyais pas. Je passais des heures, fixant le vide à m’imaginer ce que serait ma vie si tu m’emmenais.

Est-ce que tu as voulu en finir, c’est cette question que tu dois te poser ?

  • tout n’est pas sombre. Je suis seul, à être sombre. C’est comme un poids sur la poitrine qui m’empêche de pleinement respirer. Ça va. Tout va. Sauf moi car je suis fatigué.

Mais en finir, réellement

  • j’ai peur de la mort. Et j’aime la vie. C’est moi que je veux quitter. Je suis assez con pour être mauvais, assez intelligent pour m’en rendre compte, assez bon pour en souffrir. La solution serait d’être encore plus con. Il y a un jour, un jour où je vais tout quitter. Quitter les médecins, rhumatologue, les neurologues et autres chimistes. Les ostéo, les kinés, les vaudous, les psychologues et les psychiatres. Un moment, un jour fou où je quitterai mon job, je quitterai les réseaux je quitterai la ville. Je mettrai un point final à tout sauf à moi-même, je m’en irai respirer. Je m’en irai. Je m’en irai, c’est ça l’ujjp de mes 14 ans, c’est qu’Un Jour, Je Partirai.

À 14 ans t’y pensais, 14 ans après qu’en est-il ? Tu m’invoques et je reviens, veiller sur toi l’enfant qui en rien n’a changé, tu es à peine plus grand que quand tu m’as oublié. 14 ans et pourtant, toujours cette même hypothèse, cette même douleur qui n’a fait que se déplacer

  • j’ai mal, elle m’enserre et j’ai mal, je veux juste être tranquille.

Tu l’étais, tranquille, avant qu’elle n’envahisse ta tête, que l’étau de tes tempes t’écrase et t’obsède ? Je me souviens d’un enfant qui pleurait, chaque matin, qui se traînait boulet au pied, je me souviens d’un enfant au corps lourd, au souffle court, dans l’enveloppe d’un maigrichon que le vent faisait tanguer. Tu n’as guère changé.
Ne me crois pas injurieux, ne me crois pas violent, ça n’a rien d’insultant.

Toujours, il y a ça, l’ujjp, le lâcher prise le plus total, le black out. Ce dont tu rêves est d’un bonheur béat. Innocent. Ce dont tu rêves c’est du rêve lui-même où tout s’embrouille, où tout est flou et sans conséquence. La nuit, tu n’as pas mal

  • la nuit, je n’ai pas mal, pas au crâne. Mais mes rêves sont remplis et ne sont pas un bonheur béat. Ils sont le reflets de mes jours, intérieurs et sombres. Long et haletant. J’aime rêver mais il y a ces rêves dont je suis prisonnier, ces rêves, otage, où surgissent ces fantasmes horrifiques qui me font subir les pires tortures. Ma tête me laisse mais mon corps crie, la nuit. Il crie quand on le tord, il crie ma peur du loup, tapis dans mon appartement, qui à tout moment peut me sauter au cou, me déchirer, je finis en lambeaux. Il crie quand on le touche, aux génitaux qui rayonnent de tête aux pieds, je suis paralysé, seul, désespéré, et personne pour me réveiller. Mon for intérieur est depuis longtemps assiégé. Ujjp c’est en sortir

Tu es comme tout le monde et tu connais tes jours de paix, l’ennemi en retrait

  • mon corps me démange, ma peau rayée de marques rouges. Il y a pire artifice, le vertige du moi. Moi moi moi, parfois, je cesse d’exister, entre parenthèses je ne suis plus libre de penser, des heures et des heures chaque jour qui chacune sont des éternités. Mon corps reste, me le rappelle chaque seconde. J’aimerais y échapper. Aux obligations, à tout le reste, à ce qui me retient de penser. J’aimerais passer mon temps à tes côtés.

Je ne sais que te dire. La sagesse voudrait que tu acceptes la vie telle qu’elle est, que tu cesses de lutter et tu te laisses emporter. Je hais la sagesse

  • c’est sagesse d’être médiocre ?

Non, de se laisser vide. Peut-on composer, peux-tu composer avec ce qui te fait souffrir ? Adolescent, tu cherchais à tomber dans les pommes. Tu forçais sur ton cerveau en espérant qu’il déconnecte

  • adolescent, je croyais en une magie.

Tu croyais en moi

  • je crois encore en toi.

Nos discussions ne sont plus les mêmes. J’étais infini, aujourd’hui, je sais qu’à chaque fin de texte, je disparais pour revenir au prochain. Aujourd’hui, tu me présentes enfin tel que je suis

  • j’avais menti, à ton sujet. J’avais parlé de toi. J’avais dit “c’est un cousin”. Et mon premier groupe de musique portait ton nom, ou presque. Il s’appelait CamRed. Comme un hommage discret que moi seul connaissais.

Tu m’en voulais, pourtant

  • je t’en voulais de pouvoir voler, je te voyais ailé, je voulais m’en aller.

Est-ce que tu m’aimais ?

  • tu étais la somme de mes amours.

Et aujourd’hui ?

Camrène 3

  • j’ai souvent voulu le couper, m’en débarrasser, il était le symbole de ce que je détestais, de ce que je ne comprenais pas. Je me disais qu’il suffisait d’une chose, un coup de ciseaux bien placé et paf, lui et ce qui l’accompagne finiraient par disparaître, je jalousais celles qui n’en avaient pas. Parfois, dans mes nuits terribles, quand je demandais ce que j’étais, quand tu me manquais un peu (tu m’aurais montré d’autres indices, j’en suis sûr) je me martelais le ventre, je pleurais ma médiocrité.
  • je me disais qu’il n’y avait d’autres moyens d’exister que de reproduire ce qu’on m’avait enseigné. Ce bout de rien m’empêchait d’être bien. Ils sont comme ça, je ferai de même, j’aimerais les mêmes, j’agirai pareil, fatalisme. Pourquoi ça ne marche pas ? Qui était il, ce bout de peau, cette excroissance dégueulasse à me dicter mes envies, me dire qui aimer et surtout, à ce moment, qui ne pas aimer.
  • qui était-il à m’obliger une quelconque façon d’être aux yeux des autres, quand je voyais celle de mes paires, que j’y reconnaissais comme dans un miroir mon horrible figure, celle de mon propre père.
  • j’entendais sa voix. Son rire. Son corps, ses poils et lui-même, sa propre excroissance si laide, pâteuse et large. Tout, dans l’homme, tout me dégoûtait. Pourtant, tu existais dans ma tête, mais pas si homme.

J’ai un visage maintenant, et je viens à ta fenêtre, tel un amant romantique, j’attends que tu m’ouvres

  • je t’ai vu nu, une fois, tu l’avais aussi, j’aurais pu comprendre qu’on pouvait être autrement. S’aimer différemment. Rendre les choses si belles comme tu l’étais toi-même.

C’était il y a quinze ans, je m’en souviens comme dans tes songes

  • tu n’étais pas là pour moi, tu étais là pour elle.

Qui te dit qu’elle n’était pas toi ?

  • la vitre, tu l’avais brisée

Coup de théâtre pour sa majesté, éclats de verre pour me sublimer

  • tu étais sublime

J’étais sublime